En Côte d’Ivoire, choc et indignation après la diffusion d’une émission faisant l’apologie du viol


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Malaise sur le petit écran. Dans la soirée du lundi 30 août, les téléspectateurs ivoiriens ont assisté, médusés, à une séquence d’une obscénité rare. Sur le plateau de l’émission La Télé d’ici vacances diffusée sur la Nouvelle Chaîne ivoirienne (NCI), Yves de Mbella, le présentateur de ce talk-show populaire, a enjoint un homme présenté comme un « ancien violeur » et condamné pour ce crime, de simuler un viol sur un mannequin.

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Le « violeur repenti » s’est exécuté, en mimant et commentant la gestuelle d’une agression sexuelle. Puis, dans un dialogue confinant à l’abject, l’animateur a demandé à son invité si parmi ses victimes, certaines « ont joui et ont pris du plaisir quand tu leur faisais l’amour en les violant ? ». « Beaucoup, la majorité », a répondu l’invité avec l’assurance de celui qui croit donner une bonne réponse. L’émission s’est poursuivie et le public, vraisemblablement encouragé par un chauffeur de salle dépassé, a continué à applaudir et à ricaner.

Mais très vite, la séquence est relayée et commentée sur les réseaux sociaux ainsi que dans des groupes hébergés par la messagerie WhatsApp. D’ordinaire très clivée, la Toile ivoirienne a cette fois-ci dénoncé à l’unisson tout au long de la soirée et le lendemain, mardi 31 août, ce triste épisode de la télévision de Côte d’Ivoire.

En 24 heures, plus de 21 000 tweets « condamnant avec force l’émission » ont été recensés par le compte Twitter Afriques connectées. De nombreux artistes et sportifs ivoiriens ont eux aussi fait part de leur indignation. Certains ont d’ailleurs annoncé qu’ils annulaient leur présence prévue à des émissions de la chaîne privée.

« La culture du viol »

Depuis lundi soir, Meganne Boho, la présidente de l’association féministe La Ligue ne décolère pas : « Faire passer un viol pour une situation anodine, que les femmes pourraient éviter si elles suivaient certaines règles définies par les hommes, le tout à une heure de grande écoute, c’est ce qu’on appelle la culture du viol », déplore-t-elle en allusion notamment aux « conseils » donnés par l’invité selon lesquels « la femme doit éviter d’être saoule (…) de marcher seule tard dans la nuit ».

La militante se dit d’autant plus « outrée » que son association a été invitée à de nombreuses reprises sur les plateaux de la NCI pour parler des violences sexuelles faites aux femmes.

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Face au tollé suscité par l’extrait, la chaîne s’est excusée dans un communiqué publié mardi matin et a annoncé la suspension de l’émission ainsi que celle de son animateur. Une mesure jugée trop clémente par beaucoup d’internautes qui ont relevé que l’émission, diffusée dans le cadre de la grille d’été de la chaîne, allait en fin de compte s’arrêter à la fin de la semaine.

Yves de Mbella a lui aussi présenté des excuses sur sa page Facebook, demandant « pardon aux victimes de viol » tout en regrettant que des « personnes (…) ont réagi sans avoir vu la totalité de l’émission ».

L’animateur interdit d’antenne

Alertée par près d’un millier de signalements, la Haute Autorité de la communication audiovisuelle (HACA) a fait connaître sa décision mardi en fin d’après-midi. L’organe de régulation a annoncé la suspension de l’animateur « pour une durée de trente jours de toutes les antennes des chaînes de télévision et de radios en Côte d’Ivoire ».

Cette mesure était très attendue, notamment par les quelque 46 000 personnes ayant signé la pétition lancée dans la foulée de l’émission lundi soir exigeant que l’animateur ainsi que ses équipes soient sanctionnés.

Interdit de plateau, Yves de Mbella ne pourra pas animer, comme il était prévu, la cérémonie de Miss Côte d’Ivoire qui se tiendra samedi 4 septembre. « Même sans cette annonce de la HACA, il n’aurait pas pu présenter l’émission, explique un connaisseur de l’audiovisuel ivoirien. La pression était forte sur les sponsors et les marques associées à l’événement », ajoute-t-il.

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Une plainte a également été déposée auprès du procureur de la République par l’avocate de l’association La Ligue à l’encontre de la chaîne NCI et de son animateur pour « outrage public à la pudeur et apologie du viol ». Justifiant cette plainte, Meganne Boho estime que le « préjudice moral » est immense pour toutes les femmes victimes de violences sexuelles qui ont assisté à l’émission : « Depuis la diffusion, notre messagerie déborde de témoignages de femmes qui nous disent que la séquence a réveillé en elles de vieux souvenirs et a rouvert des plaies qu’elles pensaient avoir définitivement fermées. »

Mardi soir, en guise d’excuses, la chaîne NCI diffusait une émission spéciale pour sensibiliser sur les violences faites aux femmes. Invitées, certaines associations féministes ont préféré décliner estimant que « la sanction n’est pas à la hauteur de l’acte qui a été posé ». Malgré cela, Meganne Boho se réjouit de l’indignation collective et de l’activisme des internautes : « Ça va dans le bon sens et c’est tant mieux car le combat est encore long. On reçoit chaque jour deux ou trois appels de femmes violées. »

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